J'ai fait irruption dans la vie
de mes maîtres le mercredi 5 juin 1996 dans la
soirée. Cette
belle journée de printemps aurait aussi due être
ma dernière. Mon frère « Tuile
» et moi étions abandonnés de notre
mère qui nous avait laissé au creux du nid de
laine de verre qu'elle avait choisi pour mettre bas, emportant nos
trois frères et sœurs vers leur destin.
Nous étions trop faibles pour en sortir seul ; la peur et la
faim nous tenaillaient maintenant en permanence et nous avions
hurlé à la mort toute cette après-midi
quitte à attirer les prédateurs pour en
finir avec cette courte vie déjà longue de
douleur. Bien nous en a pris car ce sont nos jeunes maîtres,
encouragés par la petite foule de leurs voisins
assemblés, qui ont escaladé les
échafaudages de la maison
en construction où nous étions perchés
pour venir au
secours de notre misère. Oh, nous ne les avons pas accueilli
avec
chaleur, crachant et hérissant nos poils à qui
mieux mieux, jetant des coups de griffe rageur à chaque main
qui s'approchait ; gageons qu'ils ont eu peur de nous comme nous avons
eu peur d'eux. Enfin, nous avons été chanceux ce
jour-là.
Cartapuce
C'est ainsi que je suis arrivé
dans ce monde sous la forme d'une petite boule de poils peureuse et
agressive devenue, coprophage comme un lapin, dont mes
maîtres ne savaient que faire mais qu'ils se sont finalement
décidé à garder. Je suis maintenant
Cartapuce, un gros matou respectable qui sait laper son lait avec
dignité. Je dois mon nom étrange à
notre voisin Vincent qui me traitant de « sac à
puce » s'est
vu répliqué un très sec : -
Non ! Cartapuce !
par mes maîtres, vexés qu'on ait pu douter de ma
condition et ne sachant trop que dire.
