Mardi 8 décembre 2009
Je continu opiniâtrement ma lecture du livre de Penrose « The new Emperor's mind ». La série de paragraphes sur l'entropie est caractéristique de son immense culture en physique, je ne pense pas cependant qu'elle aide le lecteur à se faire une opinion claire sur le sujet tant toutes les théories et toutes les spéculations sont exposées sans hiérarchie.
L'entropie est une grandeur physique qui mesure le degré de désordre d'un système isolé du monde extérieur. Ce concept a été introduit à la fin du XXe siècle par Boltzman pour établir le principe qui dit : toute transformation que subi un système isolé fait croître son désordre et donc la valeur de son entropie. Un principe, en physique, n'est pas démontré, il donne force de loi à une « croyance ». Ici la croyance, qui repose sur des siècles de tentatives infructueuses, est qu'il n'est pas possible de faire fonctionner un moteur thermique à partir d'une seule source de chaleur (mouvement perpétuel de deuxième espèce). Ce principe permet, de plus, de comprendre pourquoi nous observons que le temps s'écoule toujours vers le futur alors que les lois de la physique sont indépendantes du sens du temps (impressionnant).
Plus jeune je faisait croître des cristaux divers (aluns de métaux, sel de Seignette qu'on trouve au fond des bouteilles de certains vins blancs, sulfate de potassium) en plongeant un germe cristallin dans une solution aqueuse chaude et sursaturée en sel contenue dans un bocal à confiture. En quelques jours, un superbe cristal se développait qui pouvait atteindre une taille de plusieurs centimètres. La présence du cristal était une démonstration directe de la diminution de l'entropie dans le bocal puisque l'ordre y avait augmenté. Un cristal est en effet un ensemble d'atomes répartis périodiquement dans l'espace, donc extrêmement ordonné. ? . Si le bocal avait été un système isolé, rien ne se serait passé. La croissance cristalline dans ce type d'expérience repose sur le refroidissement du bocal car le degré de solubilité dans l'eau de la plupart des sels diminue avec un baisse de température (un excellent contre-exemple est donné par le sel de cuisine). Quand la solution refroidit une partie du sel dissout s'en libère en se déposant sur le germe maintenant ainsi la sursaturation à la valeur que lui impose la température de la solution. Le raisonnement sur l'entropie est le suivant : on a localement, avec le cristal, une forte diminution de l'entropie mais le réchauffement de l'environnement du bocal au cours de son refroidissement, en augmentant l'agitation des molécules de l'air ambiant, augmente son désordre faisant donc croître son entropie. On suppose que l'entropie globale de l'univers a augmentée.
Il va de soi que la vie pose un très gros problème du même ordre étant par essence une mise en ordre très sophistiquée d'atomes et de molécules qui sont à l'origine dans un état désordonné et constitue des poches locales d'entropie décroissante. C'est ce problème que considère Penrose. La question se résumant a essayer de savoir pourquoi l'univers était dans un état de faible entropie au moment du big-bang. La question est d'importance mais je ne crois pas avoir discerné une réponse dans le texte que j'ai lu.
Je voudrais apporter ici une modeste contribution à l'embrouille générale. L'énergie du vide est constituée de tous les demi-photons qui apparaissent dans la quantification de l'énergie des systèmes quantiques. Rien n'interdit à ces demi-photons, avec une probabilité très faible, de se recombiner en véritables photons pour une durée elle-même très courte avant de se scinder en deux autres demi-photons. Le physicien hollandais Casimir a montré dès 1949 que la mer des demi-photons du vide est responsable d'une force très faible qui porte son nom. Deux miroirs plans parallèles situés à très faible distance l'un de l'autre (quelques nanomètres font l'affaire) ne peuvent accommoder entre eux que des photons de longueur d'onde plus petite que le double de la distance entre les deux miroirs. On parle ici, dans l'exemple choisi, de photons X durs, tous les photons de longueur d'onde plus grande sont exclus de l'espace entre les miroirs. C'est cette asymétrie qui ne permet pas aux demi-photons du vide de se recombiner entre les miroirs, tandis que ceux extérieurs sont libres de se réfléchir dessus et donc d'exercer une force. Or Casimir a fait remarquer, dans un article plus récent, que si on pouvait faire travailler cette force on serait en mesure de récupérer de l'énergie du vide ! On pourrait diminuer localement l'entropie à partir du désordre du vide, l'entropie globale de l'univers augmenterait-elle dans ce cas ou bien doit-on dire que le deuxième principe s'applique à la force de Casimir et qu'il n'est pas possible de récupérer de l'énergie du vide ?
Voilà, cette page est assez confuse, mais elle rend ainsi assez bien compte de la lecture de Penrose !
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Samedi 31 octobre 2009
Les jugements qualitatifs d'autrefois sur l'activité des chercheurs ne sont plus de mises, il faut maintenant des critères « objectifs », quantifiables. D'où la débauche de bibliométrie à laquelle on assiste maintenant. La machine à évaluer s'est emballée avec l'arrivée sur le marché du facteur H du nom de son auteur monsieur Hirsch. Monsieur Hirsch a fait un travail scientifique tout à fait à la hauteur, malheureusement ce travail a été réduit à sa plus simple expression, celle qui ne s'applique que dans les cas les plus simples où le facteur H n'est d'aucune utilité. Il tient compte en principe de la qualité des articles en intégrant le nombre de fois que ces articles sont cités. D'après son auteur il remplace avantageusement les critères comme : nombre total de publications, nombre de citations, nombre de citations par article, nombre d'articles ayant un nombre de citations supérieur à un seuil donné.
Ce qui fait le succès de ce paramètre est la facilité avec lequel on peut l'obtenir. Il suffit pour cela d'accéder à une base de données bibliographique et d'en extraire les publications d'un individu (ce qui peut se révéler ardu s'il se nomme Martin, pour Hirlimann ça va), puis de classer ces publications en fonction du nombre de fois qu'elles sont citées dans d'autres publications.
Le facteur H est la valeur numérique du numéro de classement de l'article quand ce nombre est égal au nombre de citations. Complètement magique. Et on comprend bien ce qui fait le succès de ce nombre.
Ajoutons, pour finir, que l'usage intensif de ce facteur conduit à pratiquer un sport nouveau : l'ingénierie fine du facteur H. En effet que voit-on sur la figure ci-contre ? Trois de mes publications ont un taux de citation de 15. Si je demande à des amis de citer (à charge de revanche bien sûr) les deux premières respectivement 3 et 2 fois, que sa passe-t-il ? Mon facteur H passe à 16 ! Soit une augmentation de 7% sans que ni ma productivité, ni la science n'aient progressé en quoi que ce soit. Déprimant.
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*Ce titre est une allusion à l'article de Frank Laloë paru dans la revue de la Société Française de Physique « Reflets de la Physique » numéro 13, page 23. refdp200913p23.pdf.
**Dans ce domaine l'Europe se surpasse en demandant des feuilles d'activité (time-sheet) journalière !
Vendredi 25 septembre 2009
Le buzz semble avoir repris sur la fusion froide. Cette activité initiée par Pons et Fleischmann en 1987, semble trouver une nouvelle jeunesse avec la tenue en octobre d'une conférence à Rome, intitulée « Science nucléaire dans la matière condensée ». Ce que j'ai compris de l'effet tunnel m'amène à penser que bien qu'extrêmement improbables des réactions de fusion à basse énergie ne sont pas interdites par les lois de la physique. Il me paraît dès lors légitime d'exercer sa curiosité dans ce domaine.Alors pourquoi en parler ?
Je vois trois raisons.
- Le passage de « fusion froide » à « science nucléaire dans la matière condensée », pour les mots qui décrivent l'activité, ne fait-il pas penser au passage de « créationisme » à « dessein intelligent » ou au passage de mormon à « église des saints du dernier jour » ? On n'y comprend plus rien et on y prête donc moins attention.
- La conférence a lieu à l'université pontificale St Thomas d'Aquin à l'Angelicum en plein centre romain de la ville éternelle. Pourquoi pas mais ça fait quand même bizarre, d'autant plus qu'une audience papale est indiquée dans le programme.
- Un seul sponsor « Electronics Technologies », un patronage par l'ENEA l'agence italienne en charge du développement des nouvelles technologies. L'entreprise Energetics technologies a son siège dans le New-Jersey et un centre de recherche en Israël.
Maintenant regardons de plus près. Aussi bien Energetics Technologies que l'ENEA sont titulaires d'un contrat de l'ARPA-E, l'agence en change de la recherche sur les nouvelles énergies créée par l'administration du nouveau président Obama. ARPA-E est une agence du DoE l'équivalent de notre CEA, mais son nom ne trompe pas cela a été fait pour que le DARPA (l'agence militaire qui finance la recherche du même nom) n'apparaisse pas trop clairement.
La société Energetics Technologies a annoncé en 2007 avoir produit un excès d'énergie par fusion froide à l'aide d'une technologie qui lui est propre. Afin de vériifier ces dires le DARPA a financé des recherches de contrôle par « SRI international » à Menlo PArk (SRI est l'ancienne Stanford Research Institut) et l'ENEA. Les deux recherches ont été annoncées comme vérifiant les annonces d'Energetics Technologies.
Alors bulle technologique ou réelle avancée ?
Vendredi 28 août 2009
Les lois de la physique sont indépendantes du sens du temps, si on change le signe du temps dans l'équation qui décrit la course d'un train on changera seulement son sens de déplacement mais pas le fait qu'il se déplace. Pourtant il est d'expérience ordinaire que si on casse un verre en le faisant tomber d'une table on ne verra jamais les morceaux se recoller spontanément et le verre remonter seul sur la table. Nous savons donc tous que le temps s'écoule dans un seul sens et qu'on ne peut pas en changer le signe.
Le deuxième principe de la thermodynamique rend compte de cet état de fait en disant que lors d'une transformation spontanée dans un système isolé l'entropie ne peut que croître, c'est aussi dire que le désordre ne peut qu'augmenter. On va toujours du verre intact et ordonné au verre cassé et désordonné.
Lorenzo Maccone, vient de faire paraître dans la "Physical Review Letters"* un article destiné à résoudre ce paradoxe en utilisant des concepts tirés de la mécanique quantique. La démonstration de cet auteur repose sur les présupposés suivants : un événement passé n'existe que s'il est enregistré dans le présent, l'information a un support physique et tout enregistrement d'information sur le passé peut être effacé.
Le cœur de l'article est la démonstration que dans une transformation d'état quantique si une diminution d'entropie se produit (ce que permettent les équations générales de la mécanique) alors cette transformation est complètement décorrélée de l'observateur. Ce qui signifie qu'on ne peut pas garder la trace de cet événement dans le présent. Dès lors tout se passe pour un observateur dans un système isolé comme si l'événement n'avait pas eu lieu. Au contraire, une augmentation d'entropie peut, elle, être enregistrée. Cette asymétrie quantique de l'observation des variations de l'entropie serait ainsi à l'origine de l'asymétrie de l'écoulement du temps.
* Physical Review Letters, 103, 080401 (2009)
Dimanche 19 juillet 2009
Premier chapitre du bouquin de Roger Penrose « The Emperor's New Mind »*
L'auteur répond négativement à la question « un ordinateur peut-il avoir un esprit ? » en discutant le point de vue des partisans de l'intelligence artificielle. Le livre date de 1989 et la discussion a un petit air surréaliste et suranné.
Les militaires n'ont eu aucune difficulté pendant et après la deuxième guerre mondiale à financer la création des ordinateurs. Par contre lorsque les milieux académiques ont voulu se lancer dans l'aventure il n'en a plus été de même. L'expression « Intelligence Artificielle » (AI en globish), prise à la science-fiction, a été mise en avant pour frapper les esprits et obtenir des crédits, sans qu'il n'y ait dedans cependant autre chose que les travaux des promoteurs. Comme toujours, il s'est trouvé quelqu'un pour saisir l'occasion et, se posant en juge ou en philosophe, faire dire aux mots plus qu'ils ne contiennent - il suffit ici de penser au prince de Galle et à sa sortie sur les nanotechnologies** -. Grey Walter, inventeur de la cybernétique, n'a certainement jamais pensé que ses « tortues », que personne n'a jamais prises pour les animaux du même nom, étaient intelligentes même s'il a employé à leur sujet des expressions anthropomorphes comme, manger, avoir faim, danser. Étudiant j'ai eu la chance de participer au milieu des années soixante à une expérience d'IA sur l'enseignement de la physique assisté par ordinateur à Jussieu***. À l'époque la machine prêtée par la société IBM un 360-30 nécessitait une pièce climatisée et dès qu'une télé venait filmer l'expérience extraordinaire avec ses lampes de studio, la grosse machine, à l'énorme mémoire de quelques dizaines de Ko, tombait en panne. L'interface des 16 salons (booth) accueillant les étudiants était une machine à écrire à boule de la même société (le top de l'époque) et un ou deux salons étaient équipés de passe-diapositives pour animer un peu. Ayant participé à la création du contenu scientifique de cette expérience, je peux témoigner que personne n'a prêté quelqu'intelligence que ce soit à la machine ou à ses logiciels.
Les dérives sémantiques significatives sont souvent le fait d'esprits brillants et enthousiastes. Ainsi, au début des années 80 est apparu le concept de mémoire distribuée, où une information peut être stockée sous la forme d'un changement d'état d'un groupe de nœuds d'un réseau. Cette avancée spectaculaire a fait croire à certains beaux esprits qu'on avait enfin compris le mode de fonctionnement du cerveau ce qui, même à l'époque, ne pouvait pas être pris au sérieux. Ainsi le croyait mon ami Michel Duguay éminent chercheur en optique non-linéaire, qui le croyait d'autant plus facilement que cette approche a permis de réaliser des logiciels capables d'« apprentissage », c'est-à-dire capables de s'automodifier à travers un processus d'essais et d'erreurs. Il n'en est rien, bien sûr, même si le cerveau est un réseau de nœuds (les neurones) et même si les études d'imagerie magnétique ont montré que nos actions d'actuation ou de cognition activent des aires spécifiques du cerveau. Il ne faut jamais pousser à l'absurde les analogies. Le cerveau a très certainement de nombreux modes de fonctionnement, encore à découvrir, mis en œuvre dynamiquement.
- Il semble dans la nature humaine d'explorer toutes les conséquences d'une idée. Les Grecs ont montré le chemin et cela est probablement nécessaire car c'est souvent sur des chemins de traverse de la pensée que se trouvent de grandes idées créatrices.
- La philosophie est une activité d'exploration des idées qui fait usage du corps des travaux des générations précédentes pour élargir et approfondir sans cesse ses connaissances. Le Siècle des Lumières est une merveilleuse illustration de ce processus. Quand elle s'intéresse à la science, la philosophie est toujours en retard d'une compréhension. On enseigne toujours le paradoxe de Zenon d'Achille et la tortue où Achille ne peut pas rattraper la tortue à la course parce qu'une suite infinie d'intervalles les sépare. Cette difficulté conceptuelle a été résolue pas à pas par des penseurs allant de Buridan à Cauchy qui ont abouti à la notion de limite d'une suite. Mais les philosophes ne sont pas au courant.
- Le langage formel du scientifique utilise les mathématiques, tandis que le langage formel du philosophe est la langue. Tandis que le scientifique utilise les mots dans un sens allégorique pour simplifier sa description du monde - ainsi un microscopiste dira des objets qu'il étudie qu'il les voit avec son microscope pour éviter de répéter sans cesse la description du processus optique qui amène une image sur sa rétine - le philosophe les prend dans leur sens formel. Cela entraîne, incompréhension, confusion et difficultés de communication et pour finir confusion des idées. Les scientifiques continuant d'utiliser des mots et des expressions fleuries ou poétiques pour décrire l'objet de leur étude, les analyses vaines ont encore de beaux jours devant elles. Combien de litres d'encre l'utilisation actuelle du mot « téléportation » pour décrire un phénomène quantique complexe de non-localisation va-t-il faire couler ? Et pendant combien de temps ?
Ce long texte ne nous a que peu éloigné du chapitre de Penrose qui me l'a inspiré. Il faut porter un grand nom pour pouvoir enfoncer des portes ouvertes et faire prendre conscience au monde qu'elles n'étaient pas fermées. Pour revenir plus précisément au chapitre sur l'absence d'esprit des ordinateurs, il manque dans les analyses des argumentaires des tenants de la pensée mécanique une vision du caractère dynamique des processus utilisés, calculs et procédures. Ce fait est apparent dans les discussions sur les machines de Turing où je ne crois pas du tout qu'on puisse tenir pour équivalentes des machines qui ne manipulent pas le temps de la même manière (je ne parle évidemment pas de vitesse de processeur) et il est encore plus apparent dans les discussions sur le télétransport (à la Spok). Les signaux ont une phase, les fonctions d'onde aussi, leurs superpositions dépendent de leur relation de phase. On ne peut pas éliminer le temps. Toutes ces discussions n'ont dès lors qu'un intérêt formel (et Penrose explique très simplement des concepts compliqués). Un intérêt philosophique ?
* sous-titre : « concerning computers, minds, and the laws of physics ». Oxford University Press, 1989
** « Independant on Sunday », 11 juillet 2004.
*** Université Paris 7, laboratoire OPE (Ordinateur Pour Étudiant), Professeur Le Corre. Josiane Tatin « Réflexions sur sept ans d'utilisation d'enseignement assisté par ordinateur ». Revue Française de pédagogie 87, 45-49 (1989)
Jeudi 8 mai 2008
Me rendant à la gare pour prendre le train du retour hebdomadaire à Strasbourg (demain 9 juin est jour de l'Europe, férié à la Commission) j'ai pris, à mon habitude, l'allée qui longe sur le haut le bâtiment originel de la recherche SDME, place de Meeûs. Cette allée est bordée d'une rangée de jeunes arbres. Il est cinq heures, le soleil, encore haut, éclaire sur ma droite les arbres dont l'ombre couvre partiellement l'allée et sur ma gauche la façade en verre cuivré du bâtiment de la Science. L'angle d'incidence des rayons du soleil est tel qu'ils éclairent le trottoir depuis ma gauche et « oh ! la belle rouge » : l'ombre des arbres est cuivrée ! Étonnant !
